Le sucre : le doux mensonge

Maladies cardiovasculaires : comment le sucre a été dédouané

Dans les années 1960 et 1970, des scientifiques ont été payés par des industriels pour minimiser le rôle du sucre dans les maladies cardiovasculaires.

Qui du gras ou du sucre est le plus à blâmer dans l'explosion mondiale du nombre de décès liés aux maladies cardiovasculaires? Cette controverse scientifique, toujours d'actualité, ne date pourtant pas d'hier : dès les années 1950, des scientifiques ont étudié l'influence de l'alimentation dans ces maladies. Mais alors que les résultats mettant en cause le sucre s'accumulaient, les industriels de ce secteur ont décidé, à partir de 1965, de rémunérer des scientifiques reconnus, afin que ceux-ci innocentent le sucre, au détriment du gras. Les détails de cette affaire, dont les effets se font encore ressentir aujourd'hui, ont été publiés lundi dans la revue scientifique JAMA Internal Medicine. 
Les auteurs du rapport, trois chercheurs de l'Université de Californie à San Francisco, ont eu accès à des documents internes de la Fondation pour la recherche sur le sucre (la SRF, renommée depuis «l'association du sucre»), un organisme qui défend l'intérêt des industriels depuis 1943. Ils ont également mis la main sur les courriers échangés entre la SRF et deux scientifiques américains: Roger Adams, chimiste et membre du comité scientifique de la SRF entre 1959 et 1971, et David Mark Hegsted, professeur de nutrition à l'université d'Harvard et codirecteur du premier projet de recherche sur les maladies cardiovasculaires de la SRF. Au total, 346 documents indiquant la façon dont la SRF a influencé le débat scientifique ont été analysés pour établir la chronologie de ce scandale. 
Tout commence en 1957, lorsque John Yudkin, professeur de nutrition à l'Université de Londres, publie les premières études mettant en cause le sucre, au même titre que le gras, dans la survenue de maladies cardiovasculaires. Huit ans plus tard, David Mark Hegsted publie trois articles dans une revue scientifique réputée (Annals of Internal Medecine), dont les résultats appuient encore davantage l'existence d'un lien entre la consommation de saccharose (sucre de table) et les maladies cardiovasculaires. Le chercheur suggère également que la mesure de la glycémie (quantité de sucres par litre de sang) est un bon outil pour prévoir l'athérosclérose (dépôts de plaques dans les vaisseaux augmentant le risque d'infarctus ou d'anévrisme), plus fiable que la cholestérolémie ou l'hypertension artérielle. Pour contrecarrer ses détracteurs, la SRF, en la personne de son vice-président John Hickson, décide cette même année de commander à trois scientifiques (David Hegsted, Robert McGandy et Frederick Stare, directeur du département de nutrition à Harvard) une analyse des études publiées sur le sujet. Un travail payé 48 900 dollars actuels. Basées sur des publications soigneusement sélectionnées par la SRF, leurs conclusions paraissent dans le prestigieux New England Journal of Medecine (NEJM) en 1967. Elles soutiennent que seule une réduction de la consommation de cholestérol et une substitution des acides gras polyinsaturés par des acides gras saturés peuvent prévenir le risque de maladies cardiovasculaires. Le sucre, lui, est blanchi. Les liens des chercheurs avec le lobby sucrier sont gardés sous silence, puisque l'obligation de les déclarer n'est rendue obligatoire qu'en 1984 par le NEJM.

Désormais, il est reconnu que le sucre est un facteur de risque important des maladies cardiovasculaires. Une étude incluant plus de 44 000 personnes, publiée en 2014, montre que les participants dont 10 à 25% de l'énergie totale quotidienne viennent du sucre ont un risque associé aux maladies du cœur 30% plus élevé que ceux dont l'apport en sucre est inférieur à 10% de l'énergie totale. Mais même avec ces preuves scientifiques, le mal était fait. 
«Notre étude est importante parce que le débat sur les méfaits du sucre et des graisses saturées continue aujourd'hui, explique au New York Times Stanton Glantz, professeur de médecine à l'université de Californie et coauteur de l'étude. Cette étude a étouffé le débat sur le sucre et les maladies vasculaires, et dans le même temps, les régimes à faible teneur en matières grasses ont gagné l'adhésion des autorités sanitaires. Cela a poussé beaucoup de gens à manger moins gras, mais plus sucré. Selon certains experts, ce changement de régime serait à l'origine de l'épidémie d'obésité que l'on connaît actuellement.» L'industrie du sucre ne s'arrêta pas là, puisqu'en 1971, elle orienta un programme d'étude de l'Institut américain de recherche dentaire vers le traitement des caries plutôt que vers une restriction en sucre. Les industriels ont également influencé l'évaluation faite en 1976 par l'Agence sanitaire américaine sur les effets du sucre. 
«Ce rapport démontre l'importance d'avoir des études faites par des personnes sans conflit d'intérêts, mais aussi la nécessité de déclarer les sources de financement», concluent les auteurs.